EXHIBIT B : "Gardons-nous 
de communautariser 
les mémoires"

mardi 9 décembre 2014
par  mrap40
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TrIbune de Pierre Mairat : co-président du MRAP
Parue dans le journal l’humanité du 8/12/2014

Gardons-nous 
de communautariser 
les mémoires" par PIERRE MAIRAT Coprésident du MRAP

La pièce de Brett Bailey, Exhibit B, suscite une controverse peu commune. Pour son auteur, comme pour plusieurs associations antiracistes et beaucoup de spectateurs qui ont assisté à cette pièce, elle peut constituer, fût-ce d’une manière crue et dérangeante, un moyen efficace de déconstruire les clichés les plus éculés du racisme. Pour d’autres, tout au contraire, elle représente un événement raciste et ils pétitionnent pour «  déprogrammer le zoo humain  ».

Si l’on ne peut s’affranchir, s’agissant d’un sentiment, de l’humiliation et de l’atteinte à la dignité humaine, que certains ont ressenties, le Mrap, associé en la circonstance à la LDH et à la Licra, a rappelé avec force que «  l’art est libre de contribuer, (…) avec toute la subjectivité de l’artiste (…), à lutter contre le racisme  ».

En revanche, beaucoup plus contestable est la motivation exprimée par les pétitionnaires au soutien de leur demande : «  Il est déjà surprenant que, dans les quartiers mixtes au nord de Paris, on invite la population multiethnique à venir apprendre sur le racisme d’un Sud-Africain blanc.  »
La racialisation du combat antiraciste qui nous est ainsi proposée, où seuls les Noirs seraient légitimes à parler du racisme anti-Noirs, les juifs de l’antisémitisme et les Arabo-musulmans de l’islamophobie, participe de la redoutable communautarisation des mémoires.
Redoutable parce que l’extrême droite se nourrit de l’inéluctable concurrence qui découle de ces mémoires fragmentées. Redoutable encore car, à l’instar de ceux qui assignent les seuls membres d’un «  corps  » ethnique noir à traiter de l’esclavage, du racisme anti-Noirs, répondront en écho ceux qui, comme Gérard Longuet, refusaient, au nom d’un corps «  traditionnel  » français, de nommer une personne d’origine arabe à la tête de la Halde.

L’écrivain antillais Frantz Fanon se plaisait à citer les paroles de son professeur de philosophie : «  Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.  » Exhibit B associe l’horreur des camps de concentration allemands en Afrique de l’Ouest, où se pratiquaent des expérimentations sur les Noirs, avec l’horreur des camps de concentration nazis, où ont été exterminés les juifs.

La pièce de Brett Bailey est bien plus qu’une exposition, elle est une pièce de théâtre dérangeante qui bouscule notre société dans toute sa diversité. Elle offre en partage un indispensable travail de mémoire qui interdit d’assigner les individus, qu’ils soient noirs, blancs, arabes ou juifs, à leur identité. Mais, surtout, Exhibit B inscrit le présent dans le passé.
Les sangles qui attachent au siège de l’avion le sans-papier que l’on voit dans la pièce sont faites de la même négation de la personne humaine que les chaînes qui entravaient l’esclave.
Les détracteurs de la pièce affirment d’une manière péremptoire que «  (…) l’exposition est une insulte à ceux et celles (dont une bonne partie des habitants des quartiers où est programmée l’exposition) qui se trouvent bien obligé(e)s de comprendre le racisme parce qu’ils (elles) le subissent quotidiennement  ».
Tout au contraire ! Elle peut constituer un formidable outil pédagogique pour des jeunes issus de toutes origines, au premier rang desquels ceux qui vivent au quotidien des situations de discrimination et qui n’arrivent pas, bien souvent, à mettre des mots sur les agressions racistes dont ils sont victimes, à projeter des moyens d’action pour les combattre.

Enfin, le collectif contre Exhibit B ramène au rang de «  figurants (…) qui restent silencieux et immobiles  » les acteurs noirs qui, pourtant, ont un rôle difficile et enrichissant si l’on tient compte du point de vue qu’ils expriment et que le spectateur peut lire avant de quitter le spectacle.
Loin d’être enfermés dans un statut de victimes, les acteurs noirs poursuivent de leur expression les spectateurs. Plus encore, c’est toute une société qu’ils questionnent de leurs regards accusateurs. Les spectateurs présents mais aussi les absents, qu’ils interpellent comme ceux qui se dérobent à leurs regards et qui appellent à censurer une pièce au motif qu’elle est produite par un Blanc.
Ils nous disent : que faites-vous pour transmettre cette mémoire qui appartient à notre humanité ? Où étiez-vous quand des coiffeuses d’origine, africaine et asiatique, il y a quelques semaines de cela, demandaient de l’aide pour lutter contre le système mafieux tenu d’une main de fer par de nouveaux négriers, toutes origines confondues, qui organisaient la traite des êtres humains en plein Paris, au 57, boulevard de Strasbourg ? Gardons-nous de communautariser les mémoires, ce qui conduit inéluctablement à les mettre en concurrence et à hiérarchiser les luttes antiracistes.

C’est parce que le racisme est un et indivisible que la lutte antiraciste doit être, elle aussi, une et indivisible. C’est à ce prix que nous contribuerons à une émancipation collective.


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